Le petit Kaiju du peuple.  posté le dimanche 20 juillet 2008 14:18

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Pulgasari de Shin Sang-Ok

Durant l'époque médiévale, la Corée est dirigée par un tyran qui opprime le peuple.
Fruit du labeur d'un pauvre paysan sur le point de mourir, Pulgasari (un monstre se nourrissant de métal afin de devenir gigantesque) deviendra l'arme permettant au peuple de se révolter contre ce régime inhumain. Mais il se peut que cette créature qui, pourtant, incarne la révolution prolétarienne se retourne contre son camp...

Pulgasari est le seul exemple connu de Kaiju-eiga nord-coréen. Une véritable curiosité lorsque l'on sait que le pays produit exclusivement des oeuvres réalistes à la morale socialiste édifiante ou des films de guerres lacrymaux vantant l'exemplarité de l'armée révolutionnaire.

Produit par Kim Jong-Il (crédité comme producteur exécutif), quand ce dernier n'était pas encore dictateur (le film date de 1985: l'office était encore occupé par son père, Kim Il-Sung), Pulgasari, si il reste idéologiquement assez soft (sans doute afin de s'exporter plus facilement), reste dans son propos assez nord-coréen.
De fait, la Corée du Nord étant sous régime communiste, le métrage véhicule une certaine idéologie socialiste. Cela s'exprime dans le choix des héros, essentiellement des paysans pauvres et des ouvriers de manufactrures exploités, réprimés et affamés par le pouvoir ploutocrate, aristocrate et décadent (le prolétariat réprimée par le capitalisme...La métaphore est simple!). De fait, le peuple dirigera sa juste colère vers le roi afin de le renverser et instaurer une forme de gouvernement plus juste et plus populaire. Et c'est là qu'intervient Pulgasari, monstre fabriqué, dans la souffrance, des mains d'un honnête travailleur et avec le peu que ce dernier possède, c'est à dire de la terre et un peu de riz. Monstre qui prendra vie grace à une goutte de sang tombant du doigt d'une jeune fille pure et pauvre, toute dévouée à la révolution prolétarienne. Ainsi, Pulgasari né du labeur et de la souffrance du peuple vit grace au sang du peuple. Il est l'incarnation même de cette révolution populaire. De fait, le spectateur doit l'identifier au Juché (l'idéologie communiste nord-coréenne) qui tout comme le monstre veut détruire les tyrans et éclairer le monde de la lumière marxiste. D'ailleurs un des rebelles ne dit t'il pas que Pulgasari devrait sauver le monde !

Chapeauté par Kim Jong-Il, le film établit évidemment de fortes analogies avec la rebellion contre le colonisateur japonais. Ainsi, une longue scène où les rebelles survivent tant bien que mal dans la montagne établit une évidente connexion avec cette période touchant personnellement la famille Kim...Le père Kim Sung-Il était un des leaders de la rebellion tandis que Kim Jong-Il naquit dans un refuge de partisans en Sibérie. Une connexion vantant donc le courage et la valeur des partisans communistes (d'autant plus évidente que les rebelles du film partent à l'assaut en agitant de nombreux drapeaux rouges !) à la seule différence près que, dans le film, les villageois chassent par eux-même le despote tandis que la rebellion communiste en Corée ne mit jamais en difficulté l'armée japonaise (la Corée fut d'ailleurs épargnée par les combats de la seconde guerre mondiale puisque l'offensive soviétique contre le Japon s'arrêta à la Mandchourie) et ne put prendre le pouvoir que grace à l'occupation du nord du pays par l'armée rouge.

De même, le film reste très communiste dans sa façon de plier les destins individuels ressortant trop au dessus de la communauté: Les 3 figures principales du film meurent en se sacrifiant pour la révolution. Dans le régime communiste l'individu n'existe pas, seule la communauté demeure. L'individualiste,celui qui tente d'en sortir la tête doit mourir car il est danger pour la survie du régime prolétarien. Soit il se sacrifie pour le prolétarait et il devient un héros du peuple, soit il s'oppose à la volonté prolétaire et devient un traître que l'on doit écraser.
Enfin, respectant à la lettre l'idéologie marxiste, le film fait table rase du passé lorsque le monstre détruit un magnifique palais symbole de la décadence et de l'oppression royale.

Pourtant, au-delà de cette patine marxiste clairement affichée, Pulgasari dresse, invonlontairement (?), un portrait bien moins glorieux (mais tellement plus réaliste !) de la Corée du Nord. Ainsi, comment ne pas reconnaître dans la repression subie par les paysans l'immonde régime de Pyongyang qui, aujourd'hui encore, continue à faire de terribles ravages. Impossible de ne pas penser à cette dictature lorsque l'on voit le peuple mourir de faim (une terrible famine touche la Corée du Nord depuis les années 80... poussant certains au cannibalisme) et se nourrir de n'importe quoi pour subsister (chevaux, sève, feuilles, racines...). De même, les camps de détention atroces et les grands chantiers de travaux forcés décrits dans le film évoquent forcément les camps de "concentration" nord-coréens (proches cousins du goulag russe et du laogai chinois... En aussi atroces peut être, de nombreux transfuges parlent de prisonniers dévorés vifs par des chiens, d'exécutions sommaires et de savon fabriqué avec la graisse des cadavres). Enfin, les politiques absurdes et méprisantes envers la vie humaine auxquelles sont soumis les villageois, tels que fondre tous les outils agricoles indispensables pourtant à la survie des paysans, rappellent certains épisodes sombres de l'histoire communiste tel que le Grand Bond en Avant du voisin chinois où, afin de satisfaire des projets industriels irréalistes, des millions de paysans fondirent leurs outils et s'exposèrent à la plus grande famine de l'histoire (plus de 30 millions de morts).

Ce reflet négatif d'un régime que le fim est censé encenser est encore plus accentué à la fin du métrage lorsque après avoir détruit le despote, le monstre devient l'ennemi des hommes et les menace de famine en dévorant tout leur métal (le parallèle avec l'insatiable et dominante industrie des pays communistes est criant). Pirouette scénaristique extrèmement risquée puisque le monstre, jusque là assimilée au Juché, devient l'ennemi et l'opresseur à abattre, tout comme le régime de Pyongyang voulu libérateur est devenu bourreau. La critique est encore plus forte lorsque l'héroïne demande la destruction du monstre afin de préserver le monde de sa folie. Une critique tellement facile à appliquer à Pyongyang, dernier rempart de la folie stalinienne, et à la démence messianique de ses dirigeants.
Le film risque donc une volte-face assez surprenante et pourtant compréhensible étant donné qu'il à été réalisé par un réalisateur sud-coréen, Shin Sang Ok, enlevé par les services nord-coréens pour réaliser des films à la gloire du régime (bien que certains contestent cette version des faits et affirment que le cinéaste se serait rendu dans le nord de son plein gré). Il est donc possible de penser que Shin Sang Ok a cherché à détourner le film afin de dresser une critique du régime qu'il était censé encenser.

Si l'on met à part sa portée politique qui le rend passionant, Pulgasari demeure un honnête divertissement louchant fortement du côté des voisins Japonais (Daimajin en particulier) et Chinois (l'esthétique de studio évoque fortement certains films de la Shaw) sans oublier d'innombrables plans piqués à Eiseinstein...ce qui, finalement, n'est pas si étonnant. Mais force est d'avouer que le film s'avère un tantinet plus cheap que ses modèles, et ce malgré une imposante figuration et un étonnant travail sur les maquettes (éffectué par des spécialistes Nippons. D'ailleurs l'homme sous le costume du monstre n'est nul autre que Kenpachiro Satsuma...Un des interprètes de Godzilla !). Parmi les éléments cruellement cheap on retiendra en particulier des transparences n'ayant rien à envier à celles du légendaire Mighty peking man ainsi qu'un bébé Pulgasari d'une inertie totale lors des nombreux plans larges (normal c'est une figurine !) et d'un ridicule achevé lors de certaines séquences (comiques ?) évoquant le douloureux (mais rigolo) Fils de Godzilla .
Dommage aussi concernant la réalisation des scènes de batailles, ces dernières se révèlent brouillonnes, plombées par des mouvements de caméra hasardeux  et des transitions maladroites...Pourtant ce ne sont pas les figurants qui manquent.
Mais bon, malgré tout, le film reste plutôt agrable à regarder grâce à un rythme assez bien géré (les péripéties sont nombreuses quoiqu'un peu répétitives), quelques jolis instantanés poétiques et un visuel aussi désuet qu'accrocheur (les costumes et décors flattent le regard).
Et puis un film médiéval épique avec un gros gloumoute qui pousse des cris de wookie ne peut être totalement raté, non ?



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Tous les commentaires de l'article:
Le petit Kaiju du peuple.

  • Vimaire

    dim 20 jui 2008 14:43

    La dernière phrase de ton texte est juste superbe !
    Sinon lefilm est clairement une curiosité à découvrir impérativement ( en tout cas j'en garde un chouette souvenir ! )

    Sinon un pur et vrai blog de bisseux ( du pur Sanju quoi ! )... Continue comme cela ^^