Pulgasari de Shin Sang-Ok
Durant l'époque médiévale, la
Corée est dirigée par un tyran qui opprime le
peuple.
Fruit du labeur d'un pauvre paysan sur le point de mourir,
Pulgasari (un monstre se nourrissant de métal afin de
devenir gigantesque) deviendra l'arme permettant au peuple de se
révolter contre ce régime inhumain. Mais il se peut
que cette créature qui, pourtant, incarne la
révolution prolétarienne se retourne contre son
camp...
Pulgasari est le seul exemple connu de
Kaiju-eiga nord-coréen. Une véritable
curiosité lorsque l'on sait que le pays produit
exclusivement des oeuvres réalistes à la morale
socialiste édifiante ou des films de guerres lacrymaux
vantant l'exemplarité de l'armée
révolutionnaire.
Produit par Kim Jong-Il (crédité comme producteur
exécutif), quand ce dernier n'était pas encore
dictateur (le film date de 1985: l'office était encore
occupé par son père, Kim Il-Sung),
Pulgasari, si il reste idéologiquement
assez soft (sans doute afin de s'exporter plus facilement), reste
dans son propos assez nord-coréen.
De fait, la Corée du Nord étant sous régime
communiste, le métrage véhicule une certaine
idéologie socialiste. Cela s'exprime dans le choix des
héros, essentiellement des paysans pauvres et des ouvriers
de manufactrures exploités, réprimés et
affamés par le pouvoir ploutocrate, aristocrate et
décadent (le prolétariat réprimée par
le capitalisme...La métaphore est simple!). De fait, le
peuple dirigera sa juste colère vers le roi afin de le
renverser et instaurer une forme de gouvernement plus juste et plus
populaire. Et c'est là qu'intervient
Pulgasari, monstre fabriqué, dans la
souffrance, des mains d'un honnête travailleur et avec le peu
que ce dernier possède, c'est à dire de la terre et
un peu de riz. Monstre qui prendra vie grace à une goutte de
sang tombant du doigt d'une jeune fille pure et pauvre, toute
dévouée à la révolution
prolétarienne. Ainsi, Pulgasari né
du labeur et de la souffrance du peuple vit grace au sang du
peuple. Il est l'incarnation même de cette révolution
populaire. De fait, le spectateur doit l'identifier au Juché
(l'idéologie communiste nord-coréenne) qui tout comme
le monstre veut détruire les tyrans et éclairer le
monde de la lumière marxiste. D'ailleurs un des rebelles ne
dit t'il pas que Pulgasari devrait sauver le monde
!
Chapeauté par Kim Jong-Il, le film établit évidemment de fortes analogies avec la rebellion contre le colonisateur japonais. Ainsi, une longue scène où les rebelles survivent tant bien que mal dans la montagne établit une évidente connexion avec cette période touchant personnellement la famille Kim...Le père Kim Sung-Il était un des leaders de la rebellion tandis que Kim Jong-Il naquit dans un refuge de partisans en Sibérie. Une connexion vantant donc le courage et la valeur des partisans communistes (d'autant plus évidente que les rebelles du film partent à l'assaut en agitant de nombreux drapeaux rouges !) à la seule différence près que, dans le film, les villageois chassent par eux-même le despote tandis que la rebellion communiste en Corée ne mit jamais en difficulté l'armée japonaise (la Corée fut d'ailleurs épargnée par les combats de la seconde guerre mondiale puisque l'offensive soviétique contre le Japon s'arrêta à la Mandchourie) et ne put prendre le pouvoir que grace à l'occupation du nord du pays par l'armée rouge.
De même, le film reste très communiste dans sa
façon de plier les destins individuels ressortant trop au
dessus de la communauté: Les 3 figures principales du film
meurent en se sacrifiant pour la révolution. Dans le
régime communiste l'individu n'existe pas, seule la
communauté demeure. L'individualiste,celui qui tente d'en
sortir la tête doit mourir car il est danger pour la survie
du régime prolétarien. Soit il se sacrifie pour le
prolétarait et il devient un héros du peuple, soit il
s'oppose à la volonté prolétaire et devient un
traître que l'on doit écraser.
Enfin, respectant à la lettre l'idéologie marxiste,
le film fait table rase du passé lorsque le monstre
détruit un magnifique palais symbole de la décadence
et de l'oppression royale.
Pourtant, au-delà de cette patine marxiste clairement affichée, Pulgasari dresse, invonlontairement (?), un portrait bien moins glorieux (mais tellement plus réaliste !) de la Corée du Nord. Ainsi, comment ne pas reconnaître dans la repression subie par les paysans l'immonde régime de Pyongyang qui, aujourd'hui encore, continue à faire de terribles ravages. Impossible de ne pas penser à cette dictature lorsque l'on voit le peuple mourir de faim (une terrible famine touche la Corée du Nord depuis les années 80... poussant certains au cannibalisme) et se nourrir de n'importe quoi pour subsister (chevaux, sève, feuilles, racines...). De même, les camps de détention atroces et les grands chantiers de travaux forcés décrits dans le film évoquent forcément les camps de "concentration" nord-coréens (proches cousins du goulag russe et du laogai chinois... En aussi atroces peut être, de nombreux transfuges parlent de prisonniers dévorés vifs par des chiens, d'exécutions sommaires et de savon fabriqué avec la graisse des cadavres). Enfin, les politiques absurdes et méprisantes envers la vie humaine auxquelles sont soumis les villageois, tels que fondre tous les outils agricoles indispensables pourtant à la survie des paysans, rappellent certains épisodes sombres de l'histoire communiste tel que le Grand Bond en Avant du voisin chinois où, afin de satisfaire des projets industriels irréalistes, des millions de paysans fondirent leurs outils et s'exposèrent à la plus grande famine de l'histoire (plus de 30 millions de morts).
Ce reflet négatif d'un régime que le fim est
censé encenser est encore plus accentué à la
fin du métrage lorsque après avoir détruit le
despote, le monstre devient l'ennemi des hommes et les menace de
famine en dévorant tout leur métal (le
parallèle avec l'insatiable et dominante industrie des pays
communistes est criant).
Pirouette scénaristique
extrèmement risquée puisque le monstre, jusque
là assimilée au Juché, devient l'ennemi et
l'opresseur à abattre, tout comme le régime de
Pyongyang voulu libérateur est devenu bourreau. La critique
est encore plus forte lorsque l'héroïne demande la
destruction du monstre afin de préserver le monde de sa
folie. Une critique tellement facile à appliquer à
Pyongyang, dernier rempart de la folie stalinienne, et à la
démence messianique de ses dirigeants.
Le film risque donc une volte-face assez surprenante et pourtant
compréhensible étant donné qu'il à
été réalisé par un réalisateur
sud-coréen, Shin Sang Ok, enlevé par les services
nord-coréens pour réaliser des films à la
gloire du régime (bien que certains contestent cette version
des faits et affirment que le cinéaste se serait rendu dans
le nord de son plein gré). Il est donc possible de penser
que Shin Sang Ok a cherché à détourner le film
afin de dresser une critique du régime qu'il était
censé encenser.
Si l'on met à part sa portée politique qui le rend
passionant, Pulgasari demeure un honnête
divertissement louchant fortement du côté des voisins
Japonais (Daimajin en particulier) et Chinois
(l'esthétique de studio évoque fortement certains
films de la Shaw) sans oublier d'innombrables plans piqués
à Eiseinstein...ce qui, finalement, n'est pas si
étonnant. Mais force est d'avouer que le film s'avère
un tantinet plus cheap que ses modèles, et ce malgré
une imposante figuration et un étonnant travail sur les
maquettes (éffectué par des spécialistes
Nippons. D'ailleurs l'homme sous le costume du monstre n'est nul
autre que Kenpachiro Satsuma...Un des interprètes de
Godzilla !). Parmi les éléments
cruellement cheap on retiendra en particulier des transparences
n'ayant rien à envier à celles du légendaire
Mighty peking man ainsi qu'un bébé
Pulgasari d'une inertie totale lors des nombreux
plans larges (normal c'est une figurine !) et d'un ridicule
achevé lors de certaines séquences (comiques ?)
évoquant le douloureux (mais rigolo) Fils de
Godzilla .
Dommage aussi concernant la réalisation des scènes de
batailles, ces dernières se révèlent
brouillonnes, plombées par des mouvements de caméra
hasardeux et des transitions maladroites...Pourtant ce ne
sont pas les figurants qui manquent.
Mais bon, malgré tout, le film reste plutôt agrable
à regarder grâce à un rythme assez bien
géré (les péripéties sont nombreuses
quoiqu'un peu répétitives), quelques jolis
instantanés poétiques et un visuel aussi
désuet qu'accrocheur (les costumes et décors flattent
le regard).
Et puis un film médiéval épique avec un gros
gloumoute qui pousse des cris de wookie ne peut être
totalement raté, non ?
Vimaire
dim 20 jui 2008 14:43